Parcours dans l’art du XXe siècle

Conférences

Parcours dans l'art du 20e s. Conférences de José Strée

 

La conférence « Parcours dans l’art du XXe siècle 1900-1950″ a été enregistrée à la Bibliothèque communale de Xhoris (Commune de Ferrières) le 5 octobre 2019.

Pour télécharger et lire le document destiné au public, cliquer sur le lien ci-dessous.

Parcours dans l’art du XXe s_Xhoris_Public

Pour écouter la conférence (fichier MP3) d’une durée de 1 h 39,
cliquer sur le lien ci-dessous.

Audio 1900-1950

Pour visualiser les 48 oeuvres en imagettes, télécharger l’un des 2 PDF ci-dessous.

Parcours dans l’art du XXe siècle 1900-1950 allégé

Parcours dans l’art du XXe siècle 1900-1950

 

La conférence « Parcours dans l’art du XXe siècle 1950-2000″ a été enregistrée à la Bibliothèque communale de Xhoris (Commune de Ferrières) le 19 octobre 2019 à 14 h et sera prochainement disponible ci-dessous en versions MP3 et MP4.

 

Présentation

Le sujet que je choisis d’exposer, l’art moderne, est à mes yeux riche d’enseignements, pour les amateurs d’art, comme pour les artistes. En effet, il faut constater que l’art moderne a en quelque sorte engendré sa propre clôture. Comment dès lors l’art d’aujourd’hui peut-il continuer à s’exercer alors que la valeur de référence de l’art s’est torpillée par l’entremise des artistes eux-mêmes ?

Le nom “art moderne” est un paradigme, c’est-à-dire une conception théorique dominante, une “formule”, à une époque donnée. Parcourir cette époque, celle qui a précédé l’émergence de l’art contemporain (un autre paradigme) — qui, quant à lui, n’a pas effacé les tendances modernistes des arts plastiques d’aujourd’hui — c’est mieux comprendre les enjeux de la création plastique, certes, mais c’est aussi mieux comprendre notre temps.

Des événements historiques très douloureux jalonnent ce 20e siècle :
— les 2 guerres mondiales, la guerre d’Espagne, du Pacifique, d’Indochine, la guerre froide, la guerre d’Algérie, Mai 68, le conflit irako-iranien, la guerre du Golfe, la guerre en ex-Yougoslavie… ;
— la colonisation (dans la seconde partie du 19e siècle et ses conséquences dans le 20e) ;
— le fascisme ;
— le totalitarisme ;
— la crise économique mondiale de 1929 ;
mais aussi, et par voie de conséquence, des aspirations nouvelles.

La plus courte définition du terme « art moderne » est : rupture avec la tradition.

L’art moderne est une histoire de ruptures et de conquêtes au service d’un sens élargi de l’art et de l’homme. Cette rupture a débuté avec le romantisme, au 19e siècle, siècle de mutations sociales profondes (guerres napoléoniennes, colonisation, industrialisation), où l’aptitude à sentir par soi-même, la volonté de ne plus répondre aux commandes, mais à une voie intérieure, a fondé une nouvelle pratique artistique basée sur l’imagination (Blake, Turner), la sensibilité (Friedrich), mais aussi la révolte (Goya, Géricault, Delacroix).

Au 19e siècle, le courant réaliste (Daumier, Courbet, Millet, von Menzel, Meunier…) prend quant à lui une voie engagée politiquement, il se met au service des classes opprimées par l’industrialisation et la paupérisation.

Ensuite, les impressionnistes font sortir l’oeuvre d’art de son unicité en inventant la série (Monet) afin de suggérer le temps qui s’écoule, mais surtout, ils découvrent que l’art est processus, c’est la façon de peindre qui dans l’oeuvre d’art importe le plus. Une dissolution de la forme a débuté avec eux. Les japonistes (Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Bonnard…) et les divisionnistes (Seurat, Signac…) vont poursuivre la démarche « déconstructive » des impressionnistes.

L’art nouveau jette vainement les bases d’une beauté accessible pour tous en soutenant l’artisanat face à la « typisation » qui favorisait la production industrielle.

Les symbolistes (Moreau, Redon, Khnopff, Böcklin, Ensor, Spilliaert…) se tournent vers l’idéalisme, la poésie, l’ésotérisme, en se sentant libres de tout académisme.

L’art moderne s’est élaboré sur le mode négatif de la rupture, de l’anomie¹ même, c’est-à-dire sur la désorganisation, la déstructuration d’héritages et de pratiques, la disparition progressive de lois, de normes, de valeurs communes.

Qu’en penser ? Que cette élaboration était tout à fait justifiée, nécessaire même en regard du nihilisme confirmé par les événements historiques si brutaux des 19e et 20e siècles. Pour s’en convaincre, il suffit de lire cet extrait de la page 416 du livre “La pensée postnazie” du philosophe français Michel Onfray, paru aux éditions Grasset en 2018 :

« Qu’a fait l’homme à l’homme dans ce terrible XXe siècle ? Il a été tué dans les tranchées de Verdun, massacré sous les balles révolutionnaires bolcheviques, torturé dans des camps léninistes, exterminé dans des chambres à gaz, puis brûlé dans des fours crématoires nazis, rayé d’un trait de plume par des fonctionnaires zélés, mis à mort par le travail et la faim dans les goulags soviétiques, les camps maoïstes ou vietnamiens, exploité par le capitalisme libérant le pouvoir absolu de la technique, vitrifié par le souffle nucléaire, contaminé par la pollution du globe, dénaturé par les expériences de savants fous dans les laboratoires, mort deux fois à cause de ceux qui nient les chambres à gaz nazies, étouffé par les choses, les objets, les produits de la société de consommation, abruti par la propagande télévisuelle, radiographique et médiatique, sorti du monde et transformé en zombie par ces instruments qui transforment le monde en fantômes.

Il a subi cela, l’homme. Certes. Mais l’homme a aussi fait subir cela à son semblable. Car, pour réaliser ce programme funeste, il a fallu des tueurs, des tortionnaires, des exploiteurs, des militants, des gardiens de camp, des commissaires du peuple, des kapos, des soldats, des fonctionnaires, des affameurs, des savants fous, des physiciens, des pilotes de bombardiers, des intellectuels et des philosophes, des gens de média, des producteurs de télévision, des directeurs de journaux, des journalistes, des capitalistes, des industriels, des entrepreneurs — et des banquiers pour financer tout cela… »

La négation de toute valeur morale et intellectuelle des siècles antérieurs est la marque du 20e siècle. Comment s’étonner de l’abandon par les artistes de ces valeurs auxquelles ils ne croient plus, et auxquelles ils opposent d’autres modes, plus libertaires en somme ?

Le triomphe du nihilisme a été total. Et les remèdes proposés au nihilisme ont eux-mêmes été nihilistes², y compris dans les arts ; ce nihilisme est même devenu l’académisme de notre temps.

Dès lors, une des problématiques d’artistes modernes et contemporains, c’est qu’ils se sont en quelque sorte « torpillés », ils se sont exclus eux-mêmes dans une recherche effrénée du « comment créer ? », dans la recherche de réponses à la question « Qu’est-ce que l’art?». Combien d’entre eux ne se sont-ils pas enfermés dans la répétition, le système, le concept qu’ils s’étaient fixé d’illustrer ? Dès lors qu’il n’y a plus de place pour les sujets, qu’il n’y a plus de place pour la subjectivité, qu’il n’y a pas de perspective, leur position d’artiste s’est parfois avérée intenable. Et, conséquence de cela — c’est ce que l’on observe dans certaines formes d’art contemporain —, tout un pan de l’art va entrer dans un « relâchement », le n’importe quoi et le kitch vont flatter le désordre, les artistes vont se multiplier, car l’art, en voie d’épuisement, est devenu à la fois impossible et facile.

Consécutivement aux pratiques des arts moderne et contemporain, le mot artiste a fait place à celui de plasticien. Souvent, l’artiste n’est plus auréolé d’un savoir-faire, mais est  plutôt devenu un manipulateur de “choses”. De même, il ne réalise plus ses oeuvres, mais fournit un “travail” et présente des “pièces”. Cela montre à l’évidence que l’art s’est transféré du domaine de la création à celui de la fabrication. Signe des temps ?

Autre aspect : une des errances des 20e et 21e siècles a été et est de faire croire que l’artiste a à assumer un rôle. Comme l’écrivait Jean Dubuffet en 1985 dans son livre « Bâtons rompus », paru aux Éditions de Minuit 1986, p. 77 :

« Je crois bien que la création d’art n’a rien à gagner à se trouver mêlée à la vie pratique journalière. Il y a antagonisme entre l’action pratique et la création d’art. L’action pratique relève du social et le social implique adhésion à des normes collectives. La création à l’opposé, récuse les normes instituées, veut en tout domaine substituer de nouvelles solutions. »

Ces “nouvelles solutions”, gageons que nous les trouverons en fréquentant les lieux consacrés à l’art, en demeurant attentifs aux pépites que sont capables d’offrir certains artistes, de nombreux artistes même. L’art est riche, comme la vie. Comme la vie, l’art sait toujours rebondir, dans cette « volonté vers la puissance » — pour reprendre une expression chère à Nietzsche —, c’est-à-dire vers la persistance, et dans cette voie, perfection, ordre, beauté, subtilité, sublimité… s’y trouvent toujours présents comme les gemmes dans la roche chaotique.

Et nous pouvons les saisir au sein des arts d’aujourd’hui, sous différentes appellations : art contemporain, art actuel, art outsider, art urbain, art dans le paysage… L’art peut être rencontré partout, certes. Sachons reconnaître celui qui relève de l’expression d’un propos personnel libre, d’un contact authentique avec la nature et le cosmos, de celui qui est induit par une idéologie fixée par les tenants de l’idéologie, de la théorie, du commerce, de l’argent et du pouvoir, quel qu’il soit.

Ces doléances énoncées, il faut clamer que l’aventure moderne a offert des aspirations nouvelles. Quelles sont-elles ?

— Une attirance pour la technologie (Futurisme, Constructivisme, Bauhaus, Art cybernétique) ;
— une soif de nouvelles formes de spiritualité (Art abstrait, Néoplasticisme, Suprématisme, tous trois nourris de théosophie, Klein dans le Nouveau réalisme, Laib dans le Minimal art…) ;
— un besoin de rapprocher l’art et la vie, d’inclure l’art dans le quotidien (Art nouveau, De Stijl, Bauhaus, Constructivisme, Pop Art, Nouveau réalisme, Fluxus) ;
— la visée que le comportement de l’artiste compte davantage que ce qu’il crée (Dada, Fluxus et leurs actions, leurs « events », leurs « happenings ») ;
— un appel aux puissances de la vie inconsciente et aux automatismes sans contrôle en vue d’une transformation de l’homme (Surréalisme, École de New York, CoBrA) ;
— une exigence que l’on reconnaisse comme art à part entière l’art des marginaux (Art brut) ;
— une attirance pour des formes de création collectives et socialisantes (CoBrA, Pop art, Nouveau réalisme, Fluxus) ;
— une volonté que l’œuvre cesse d’être la finalité de l’acte créatif (Dada, CoBrA, Art informel, Fluxus) ;
— un désir d’œuvrer spontanément, sans projet (Action painting, Art informel (les abstraits et les calligraphes), CoBrA) ;
— un besoin de rattacher l’art au cosmos (Spatialisme (Fontana parlait d’un art fondé sur le temps et l’espace), Earth Art, Land Art) ;
— une envie de débarrasser l’art de tout hermétisme, de toute contemplation, de toute émotion, de toute subjectivité (Pop art, Minimal Art, Conceptual Art) ;
— une ambition que l’art ne divertisse pas, comme le font les chaînes de télévision, que l’art soit éphémère, qu’il se dématérialise (Nouveau réalisme, Art vidéo, Art cybernétique) ;
— un but que l’art échappe à la marchandisation et que la relation aux lieux d’expression soit élargie (Dada, Nouveau réalisme, Earth Art, Land Art) ;
— une recherche pour que l’art soit débarrassé du traditionnel savoir-faire au profit de la réflexion, de la beauté conceptuelle de la proposition créative (Minimal Art, Conceptual Art) ;
— un appétit que l’art retrouve l’appauvrissement des origines (Arte Povera) en prenant contact avec les matériaux naturels, bruts ;
— …

Où l’on voit que ces tentatives contradictoires ont généré un foisonnement de propositions qui rendent la lecture des arts plastiques problématique.

À ces paradoxes de la modernité s’ajoutent encore :
— la croyance dans les vertus du nouveau à tout prix ;
— la pléthore de commentaires devenus indispensables ;
— le compromis avec la culture de masse ;
— la passion du déni.

Comment dès lors nous situer ?

D’une part nous sommes attirés par ces quêtes modernistes parce qu’elles offrent une multitude de positionnements et une satisfaction intellectuelle, satisfaction qui demande toutefois des efforts, parfois largement récompensés.

D’autre part, le réemploi souvent non déclaré de modes opératoires antérieurs³ débouche sur des redites, redites qui caractérisent plus fortement encore l’art contemporain dès les années 70 jusqu’à nos jours. De sorte que la fréquentation des lieux dévolus (ou non) aux arts plastiques modernes ou actuels finit par nous laisser dans la situation dans laquelle la télévision nous laisse : « Que faisons-nous là ? », « Pour qui nous prend-on ? »

Il serait erroné de penser que l’art moderne explique l’art contemporain, bien qu’il soit exact que ce qu’on appelle art contemporain soit né sur un terrain préparé par la désintégration des critères classiques comme la fidélité à la nature, l’idée de beauté, l’harmonie, etc.

L’art qui se pratique largement aujourd’hui, au 21e siècle, dans l’art dit contemporain, ou non, n’est trop souvent qu’une « gestion » (l’artiste a un programme, un plan de carrière), en lieu et place d’une revendication, d’une bataille, d’une action désintéressée, d’une problématique à tirer au clair. C’est à ce stade qu’une connaissance approfondie des arts permet de ne pas être les dupes de « faiseurs », de rester critique vis-à-vis des institutions culturelles qui ne le sont pas en raison d’intérêts étrangers à la création.

Notre attente n’est-elle pas grande de trouver sur notre chemin une œuvre bouleversante d’authenticité, unique, échappant à tout système, tout stéréotype ? Une œuvre qui nous suspend littéralement du rythme de nos journées. Une œuvre qui nous donne envie de créer à notre tour, qui excite notre désir de vivre, de vivre haut. Une œuvre qui n’appelle pas (ou peu) de commentaires, qui n’a pas besoin de la reconnaissance des masses, qui reste insondable, inénarrable, qui ne répond à aucune attente, à aucune commande. Une œuvre où l’artiste « apparaît » comme un être que l’on voudrait rencontrer, et non comme un artiste anonyme, disparu sous les injonctions imposées de l’extérieur. Quelqu’un de vivant, posté sur ses deux jambes et penché sur son établi, une personne subtile, ouverte, tolérante, mais déterminée, un libertaire farouche en somme.

José Strée, 18 octobre 2019

 

¹ Du grec anomia, ‘absence de loi’.

² On impose le bien commun en Union soviétique par le recours à un système concentrationnaire ; on met fin au fascisme au moyen de la bombe atomique ; on augmente le confort par la destruction de la planète ; on prétend instruire et informer au moyen d’une dictature médiatique…

³ L’art conceptuel et le minimalisme revisitent le constructivisme, Fluxus et le néo-dadaïsme. Les Nouveaux réalistes reprennent Dada, sans parler de Dada qui reprend les meilleurs moments des Incohérents (laissés soigneusement dans l’ombre par Marcel Duchamp qui s’en inspire pourtant largement). Le Second manifeste du surréalisme reprend la vindicte des manifestes futuristes, tout aussi indéfendables d’ailleurs…. Et que dire de ce qu’on qualifie d’art citationnel* dans l’art actuel ?

* L’art citationnel est cette façon qu’ont certains artistes d’aller puiser dans un stock d’idées, de concepts et de manières de faire. C’est le cas avec Equipo Cronica, avec maints artistes du postmodernisme et toutes ces oeuvres qui « parlent » de l’art (constituant une sorte de tautologie), Salle, Schnabel, Cucchi, Garouste…

 

Liste des courants, mouvements, tendances ou moyens d’expression abordés

Expressionnisme (1890-1939)
Fauvisme (1905-1907)
Cubisme (1907-1925)
Futurisme (1909-1915)
Art abstrait (1910)
Constructivisme (1913-1930)
De Stijl (1917-1932)
Bauhaus (1919-1933)
Dada (1916-1925)
Neue Sachlichkeit (1918-1933)
Surréalisme (1924-1945)
École de New York (1945-1960)

Cobra (1948-1951)
Art brut (terme depuis 1948)
Art informel (années 50-60)
Pop Art (1955-1970)
Nouveau réalisme (années 60)
Minimal art (années 60)
Fluxus (années 60)
Conceptual art (1965-1980)
Art cybernétique (années 60)
Arte Povera (1967)
Earth art et Land art (depuis 1967)
Postmodernisme (depuis 1975)
Trans-avant-garde italienne
Néoexpressionnisme allemand (Nouveaux fauves)
Bad Painting
Nouvelles figurations