L’art = la vie ?

 

Mon reproche aux intellectuels, aux artistes, c’est qu’ils vivent dans l’histoire de l’art. Mais on ne vit pas dans l’histoire de l’art, on vit avec les autres.

Michel Antaki, in Le Temps des commissaires, Un panorama des arts plastiques au Pays de Liège de 1980 à 2000, p. 63

Ces deux phrases sont écrites par un homme engagé dans des voies libertaires louables, justifiées, mais dans lesquelles la culture est essentiellement une revendication : L’art = la vie, la vie = l’art. Cette banalisation de l’art initiée par Marcel Duchamp a eu une telle portée qu’aujourd’hui ce distinguo est devenu un credo. Et le credo, semble-t-il, d’une nouvelle religion, celle qui inclut avec force tout le monde dans un paradigme donné, dont la ligne de conduite est « Tout être humain est un artiste ». Ce beau slogan de Joseph Beuys est une proclamation géniale, mais son entendement a été détourné. Il ne veut pas dire : « Tout homme peut s’improviser artiste plasticien », par exemple, ce que tentent de nous faire croire tous les créatifs en herbe, certains galeristes, commissaires ou organisateurs d’expositions, mais bien, « Tout être humain a la capacité de vivre dans la dimension et les implications qu’exige une vie créatrice », ce qui est tout autre chose. Car mener une vie créatrice authentique, ce n’est pas tant vivre entouré, vivre au milieu des autres en permanence que de s’impliquer par des choix personnels, qu’un retrait impose. Ce retrait est celui de l’atelier, mais aussi celui de la fréquentation des musées, de la lecture de l’histoire et de l’histoire de l’art.

Ces deux phrases de Michel Antaki ne tiennent pas compte de la quête essentielle de la plupart des artistes de toutes les époques en Occident depuis plusieurs siècles : créer un monde qui n’est pas le monde tel qu’il est, créer un monde parallèle avec ses règles, ses spécificités plastiques différentes de celles de la vie vécue. Ce que l’on apprécie particulièrement chez un artiste c’est qu’il développe son univers propre, caractérisé par son implication, ses dons, ses limites et ses doutes. Cette volonté chez nombre d’artistes modernes et contemporains de niveler la différence entre l’art et la vie, toute louable qu’ait été cette volonté, conduit ensuite à soutenir ceci que l’artiste doive vivre avec les autres plus qu’avec les œuvres du passé.

Connaissant assez bien l’histoire des arts récents en Occident, avec ses ruptures et ses questionnements, les artistes qui pourtant m’intéressent le plus sont davantage ceux qui vivent en retrait (plus au contact des œuvres que celui des gens), et qui développent en parallèle leur univers plastique spécifique, plutôt que ceux qui vivent de façon grégaire et dont les créations ne sont plus que citations, revendications sociales, expériences, libertarisme systématisé… sans parler du besoin de se singulariser par la dérision, l’humour ou le cynisme.

Certes, il a été proclamé à raison qu’il ne fallait plus regarder les créations contemporaines avec les yeux et les attentes des générations passées. Certes la doxa des commissaires d’expositions s’entend sur le fait que ce n’est pas ce que réalise l’artiste qui compte, mais comment il se comporte par rapport à l’art et à la collectivité. Michel Houellebecq illustre bien cela dans son roman « La Carte et le territoire » à la page 110 :

— Vous ne comprenez pas… dit patiemment Franz [le galeriste de Jed]. Ce n’est pas une forme d’art particulière, une manière qui m’intéresse, c’est une personnalité, un regard posé sur le geste artistique, sur sa situation dans la société.

À l’époque où l’art est devenu impossible et facile tout à la fois, mon reproche adressé à la pléthore d’artistes si vite consacrés, c’est qu’ils vivent dans une surenchère de ruptures avec l’art. On vit mieux avec la culture que sans culture.

Aussi, on vit mieux en évitant les fâcheux. Et cela, c’est Diogène, un cynique, qui nous l’enseigne.

J. Strée,

le 19 novembre 2019